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dimanche 1 février 2015
De la mendicité selon Jankélévitch à l'Accattone de Pasolini
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Au sujet du mendiant qui tend la main, Jankélévitch écrit dans le Traité des vertus II, Les vertus et l’amour : « Mais en même temps ce geste attractif de la main tendue, et tendue pour recevoir, est aussi le geste expansif de l’offrande, le geste efférent de la proposition et non pas de l’agression, le geste de la paix »
Le geste du mendiant serait double : demande d’une aide de l’Autre, mais déjà un don de soi. Il est ce qui permet la rencontre entre deux êtres et surtout la dissolution de soi dans l’Autre.
« Mais la mendicité exténue le moi lui-même. Elle commence où la pauvreté grecque avait abouti. Par opposition à l’austérité dogmatique, l’ascétisme refuse l’être propre en même temps que l’avoir et l’essence propre en même temps que l’être propre »
écrit Jankélévicth. Une manière de prolonger le geste d’Heidegger (d’abord pascalien) et sa conception du « moi » non pas comme une chose, une substance qu’il s’agirait de trouver par l’introspection mais plutôt comme une attitude, une posture vis à vis du monde. Là où le texte de Jankélévitch est intéressant c’est qu’il dépasse tout d’abord les pensées du « moi » comme ego « ce n’est plus seulement l’égo qui est amenuisé, c’est l’égoïté de l’égo qui est anéantie », le principe en lui-même étant nihilisé. Comment ? Par la condition de mendiant, du non possédant. Le mendiant est celui qui ne possède plus rien, pas même son être-mien.
« Par l’effet de l’humiliation, le moi se reconnaît obligé envers tous les autres, débiteur et dépendant à l’égard de tous les autres dans une communauté fraternelle où l’entr’aide est la loi »
En cela le « moi » selon Jankélévitch crée un décalage fécond de la pensée heideggerienne par le biais de la figure du mendiant, de la pauvreté. Celui qui est pauvre ne possède plus rien, son moi-propre n’est plus. Au contraire son moi est « autre » : un moi collectif tissé par les liens de la communauté dont il est désormais dépendant. Le mendiant est celui qui n’a plus rien, même pas son être et c’est celui qui s’ouvre à l’Autre.
Dans Accattone de Pasolini, le personnage principal est à la fois un pauvre, un voleur, un mendiant quelque fois. Le motif de la faim revient constamment comme le signe du pauvre et du mendiant : Accattone est toujours à la recherche d’un plat. Dans une scène où il marche sans but (comme toujours dans le film) dans les rues de Rome, Accattone croise un chien errant, miroir de sa propre existence. Il s’adresse au chien et remarque que lui peut au moins se nourrir d'os, comme si la condition du chien était meilleure que la sienne
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| Accattone, Pasolini |
La grande différence avec le mendiant de Jankélévitch, c’est qu’Accattone utilise la ruse : il n’hésite pas à voler et à manipuler les autres à son profit ; les franciscains ont fait voeu de pauvreté et ont choisi cette vie, Accattone lui semble la subir tout en l’entretenant. C’est là qu’Accattone vient bousculer la conception de Jankélévitch : dans une scène, le personnage et certains de ses compagnons de fortunes vont chez quelqu’un faire cuire des pâtes aux saucisses. Ils sont morts de faim et attendent avec impatience que les pâtes soient cuites : ils sont réunis autour de la casserole, en une communauté qui les lie par leur pauvreté.
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| Accattone, Pasolini |
Mais alors que les pâtes sont encore en train de cuire, Accatonne fait un pacte avec un ami pour garder les pâtes uniquement pour eux. Une trahison de la communauté qui lui avait pourtant permis de manger enfin un repas après plusieurs jours de disette. Cette communauté de l’entr’aide, Accatonne en fait partie tout en se permettant de la trahir de nombreuses fois. Comment alors s’ouvrir néanmoins à l’Autre ? Et comment, malgré l’immoralité et la culpabilité presque inhérente à sa condition sociale, Accattone va faire partie de cette communauté ?
Formulons ici une idée, une intuition : la possibilité d’une transfiguration. La transfiguration c’est la possibilité de changer d'apparence, de visage. Se transfigurer pour un être humain c’est prendre le visage d’un autre. Car même s’il trahit par plusieurs fois la communauté dont il fait partie, Accattone semble vouloir se fuir lui-même et se dissoudre en un Autre que lui. Alors qu’il est à une fête au bord du Tibre, Accattone menace de se jeter dans le Tibre du haut du pont : rattrapés par ses amis, il renonce et, comme on lui on conseille, se lave le visage avec l’eau du Tibre comme pour s’éclaircir les idées. Mais plutôt que de se révéler il fait cet acte étrange : il frotte son visage dans le sable.
C’est alors que les termes de Jankélévitch s’imposent :
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| Accattone, Pasolini |
« La mendicité s’ouvre à l’Autre impuissante, désarmée, offerte, pour que l’Autre à son tour s’ouvre à elle »
Accattone n’explique pas son geste : son visage est recouvert de sable, comme un masque qu’il aurait choisit de mettre. Pourquoi un masque ? Sans doute il y a dans cette scène nuptiale au bord du Tibre et les lumières de la ville, une poésie sous-jacente. La poésie de jeunesse de Pasolini. Ce masque étrange est confectionné dans le sable au bord de l’eau au milieu de la nuit : sable remplis des corps et des rêves de la jeunesse de Pasolini dont les écrits sont irrigués par le motif de la rivière ou de l’eau. Dans un poème du recueil La Nouvelle Jeunesse (1941-1953) Pasolini écrit
Un poème écrit en frioulan, c’est à dire dans la langue de l’innocence. Un passé enchanté dont il se recouvre le visage en vain : geste désespéré d’un dédoublement de soi ? Accattone ne regarde pas comme Narcisse son visage dans l’eau : il s’en détourne et nie son image et son être propre. Je est alors Autre. Premier pas vers cette exténuation du « moi » dont parlait Jankélévitch ?
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| Accattone, Pasolini |
dimanche 25 janvier 2015
INSIDE au Palais de Tokyo / Marcius Galan et Stéphane Thidet
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Marcius Galan, Diagonal Section
L’oeuvre surprend comme à l’angle d’un chemin. En arrivant face à elle on découvre un nouveau lieu. Tout est blanc autour, mais là-bas, derrière cette limite, une autre espace prend place. L’artiste joue sur les angles et sur les couleurs pour nous faire croire à un mur de verre. Une indication - qui semble venir du musée lui-même - renchérit en ce sens. « Do not cross ». Je ne sais pas si cette indication était véritable, mais en tout cas, moi, j’ai traversé. C’est sur un tel balancement que joue l’artiste. Une fois la première seconde passée - celle où l'on se demande sincèrement s’il y a un mur - on se plaît jusqu’au bout dans cet entre-deux spatial et imaginaire. Entre-deux spatial puisque ces deux espaces, s’ils sont les mêmes, restent en fait toujours différents : l’artiste a réussi sa démarcation, au point que, tout sourire, le visiteur passe d’abord son bras pour vérifier qu’il n’y a pas de parois avant de passer. Entre-deux imaginaire, puisqu’au fond de lui le visiteur sait pertinemment que tout cela n’est qu’une question de peinture sur les murs. Il a passé la limite, a réalisé qu’elle n’était rien d’autre qu’un trait au sol. Et pourtant, il aimerait toujours croire à ce tour magique que réalise l’artiste. C’est une illusion à laquelle on aime croire. Et on la maintient jusqu’au bout : même de l’autre côté de cette vitre - qui n’existe pas - on garde l’impression d’être passé de l’autre côté, d’être parti ailleurs.
Marcius Galan, Digital Section
L’oeuvre surprend comme l’angle d’un chemin. Alors que les précédentes m’ont intéressée ou amusée, celle-ci ma réellement fait rentrer quelque part. Elle m’a arrachée à l’espace de l’exposition, m’a littéralement perturbée, un court instant.
Souvent je ressors en partie déçue du Palais de Tokyo. Notamment parce que les artistes cherchent à tout prix à choquer. Ils nous montrent des choses qui certes peuvent paraître nouvelles ou innovantes, mais qui souvent ne touchent même pas. Qui intéressent, tout au mieux. Et finalement, on s'y attend tellement que plus rien ne nous atteint.
Marcius Galan, lui, m’a marquée, réveillée. Il a déclenché quelque chose, il a surpris mes sens, les a déstabilisés. Par une semi-illusion, il m’a fait ouvrir grand les yeux et arrêter de marcher, m’a fait vivre quelque chose, mais quelque chose qui ne porte sur rien : cela n’est ni démonstratif, ni illustratif, ni militant. L’expérience vécue est purement sensorielle, imaginative.
Stéphane Thidet, Le refuge
Le refuge de Stéphane Tidet agit de la même façon sur le spectateur. Et les scénographes ont bien pris soin de séparer chacune des salles d’exposition pour ménager de la surprise et de l’intimité à chaque oeuvre. Cette oeuvre aussi frappe d’entrée de jeu, elle est marquante et s’impose. Plus encore parce qu’elle est, au niveau sensorielle, très forte. Une petite maison de bois à l’apparence anodine mais dont l’intérieur est frappé par une violente pluie. En arrivant dans la salle, donc, le visiteur est saisi par le bruit de cette pluie, mais aussi par la sensation pesante de l’humidité qui sévit dans la salle, et par l’odeur même du bois qui moisit avec l’eau. Cette oeuvre fonctionne comme une mise en scène : le visiteur assiste à cet évènement spectaculaire auquel il ne participe pas - il est en dehors de la maison - et qu’il observe à travers les fenêtres. Elle joue également sur l’illusion : reconstitution d’une habitation et ses objets quotidiens. Une habitation qui semble abandonnée du fait des conditions climatiques. Évidement, la pluie n’est pas réelle. La pluie torrentielle est feinte. Le bois ne l’est pas. Et c’est dans la condition physique et les sensations qu’il impose au spectateur que réside l’oeuvre d’art.
Stéphane Thidet, Le refuge (intérieur)
dimanche 12 octobre 2014
Danses ; Corps, dernière partie
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En
regardant les pas d’une danseuse classique sur la scène, on ne
peut qu’être frappé par la fluidité de ses mouvements. C’est
bien un flux que l’on a sous les yeux, au sens le plus aqueux : un
liquide s’écoule si unifié qu’on ne peut en observer les
différents composants. C’est peut-être ce que l’oeil veut voir
d’ailleurs. La courbe de ses bras comme une lune couchante, les
petits sauts si rapides et saccadés qu’ils en deviennent une
mécanique. Peut être que l’oeil du spectateur devant un corps
dansant ne veut voir que cela : une succession de postures si
infiniment liées qu’elles ne deviennent qu’un seul et unique
geste, sur le temps long.
La
question devient plus compliquée lorsque l’on fait face aux
danseurs d’Anne Teresa de Keersmaeker. Parce qu’ils enchaînent
les positions contraires, les courses et les haltes. Tout dans ses
spectacles ressemble aux mots d’une phrase qui ne parviendrait pas
à se construire correctement. Et pourtant, ce tout tient ensemble,
plus que bien, même, donnant du sens et prend cohérence dans son
impureté même.
« My
walking is my dancing »
« Comme
je marche, je danse »
C’est
ce que clame Anne Teresa de Keersmaeker. Mais comment danse-t’elle
? Elle enchaîne rythmes saccadés et alternance des contraires. Ce
sont bien deux composantes que l’on retrouve dans la marche : le
pas comme une saccade, un moment dans un temps long, et le
balancement droite/gauche ou avant/arrière, les mouvements du
bassin, ceux des bras, comme des alternances de contraires. Anne
Teresa de Keersmaeker lie étroitement le corps du quotidien, dans
son mouvement le plus intuitif et le plus naïf, à la danse qui est
elle la création d’un mouvement travaillé et mis en scène. Elle
lie ses deux manifestations du corps, que l’on pourrait croire si
différentes, parce qu’elle voit dans le corps de la marche la
musicalité qui élance le corps dansant : les battements du coeur,
la mécanique des pas, la respiration, entrent déjà dans un rythme,
découpent le temps comme le fait la danse.
Et
comment pourrait-il en être autrement ? Puisque toujours, lorsqu’il
danse, le corps se représente lui-même. Il joue avec ses capacités
et ses limites pour en faire des images. Il lie ensemble tous ces
mots qu’il sait prononcer pour créer une multitude de phrases sur
différents registres. Le corps est, dans une chorégraphie, le
support et la source d’inspiration.
La danse
toujours représente, met en scène, caricature un corps. Tandis que
la danse classique l’idéalise et le porte à ce qu’elle croit
être sa posture la plus digne, Keersmaeker le montre dans toute sa
dualité entre vitalité et mort.Dans Vortex Temporum (mettre lien de
l’article) les corps se pressent puis se stoppent, les dos se
cambrent envers et contre le mouvement des épaules et celui des
hanches. La succession des postures ressemble à un jeu de forces
contraires qui se terminerait en chaos. C’est l’un des points
forts de son travail chorégraphique : le corps, dit-elle, est une
maison quotidienne, à connaître, à habiter et à faire vivre ;
mais puisqu’il est vivant, puissant, cela implique qu’il soit
soumis à une logique temporelle, et donc jamais à l’abris du
vieillissement et de la mort.
Pippo Delbono a lui-même fait l'expérience de ce corps malade : à travers son expérience personnelle, ce corps qui lui inflige parfois de grandes souffrance du fait de sa maladie, mais aussi par le dialogue qu'il entretient avec l'oeuvre de Sarah Kane et d'Antonin Artaud. Mais ce corps malade, c'est le corps qui subit les lois de l'esprit. Alors que la maladie lui a souvent torturé l’esprit, Pippo Delbono a trouvé dans le travail du corps un moyen d'échapper à l'emprise de l'esprit. Le corps chez Pippo Delbono est un lieu de combat : lieu où les forces contradictoires s'entrechoquent. Il est nécessaire alors de travailler son corps comme un athlète, de « penser comme un danseur » : trouver la logique propre au corps car selon lui « le corps pense de façon autonome, sans la tête ». Ainsi il voue des heures à la pratique du « training », un travail surhumain qui consiste à expérimenter concrètement les limites du corps (et à les surpasser) à travers des exercices quotidiens, de façon à ce que le danseur puisse connaître son corps comme un musicien connaît son instrument de musique. Par exemple, un des principes du « training » consiste à concentrer la force dans un élément du corps : pousser un mur en concentrant son énergie dans le bassin, ou bien marcher sur scène et investir chaque pas d’une concentration d’énergie extraordinaire. Ce travail acharné crée sur scène un miracle : chaque pas de danse, chaque geste, chaque mouvement dans l'espace donne l'impression d'être fait pour la première fois, comme si c'était absolument spontané.
« Il
faut toucher cet état de la pensée de soi-même dans lequel
l'esprit et le corps sont silencieux, la pensée est en retrait, et
l'on écoute son énergie vitale »
Chercher
en soi ces pulsions de vie, c'est souvent atteindre chez Pippo
Delbono un état de transe : un état où le corps tremble sur
lui-même, un état de tension permanente. Souvent lorsque Pippo
Delbono danse, ses pas, ses mouvements sont ceux d'un enfant :
ils sont d'une grande fragilité et le danseur semble toujours proche
de la chute comme l'est un funambule. Cela crée une impression
étrange : ce corps face à nous est flou, tremble, se débat et
se balance sans cesse. En cela il est indiscernable. La danse de
Pippo Delbono ne peut être appréhendée que dans cette fragilité
du regard.
Le corps
qui danse ne peut être saisi totalement : car ce mouvement interne
qui le caractérise est indissociable de son être. Le corps qui
danse est palpitant, en constante tension. Georges Didi-Huberman
écrit dans l'introduction de son ouvrage Phalènes :
« Comme
les ailes d'un papillon, l'apparition est un perpétuel mouvement de
fermeture, d'ouverture, de refermeture, de ré-ouverture... c'est un
battement. Une mise en rythme de l'être et du non-être. Faiblesse
et force du battement. »
lignes
extraordinaires en ce qu'elles ne font que louvoyer (mais il ne peut
en être autrement) la beauté du papillon et prennent un écho
formidable au sujet de la danse. Toute la beauté du papillon/phalène
réside dans le fait que l'on ne peut le saisir totalement du
regard : il vole devant nous et dans le mouvement de ses ailes
les couleurs et les motifs s'agitent sans que l'on puisse les saisir.
Le seul moyen d'observer un papillon de manière stable c'est de le
tuer et de l'accrocher au mur mais ce serait lui ôter ce qui le
caractérise : la vie. Danser c'est papillonner : créer des
rythmes, ouvrir le corps et le fermer, ouvrir l’espace et le
fermer. En cela danser est un acte de vie bouleversant : le corps
dansant est à la fois fragile (parce qu'au bord du gouffre, proche
de la disparition) et puissant (splendeur d'une beauté fulgurante),
il est toujours apparition fugace. Toute la poésie de la danse
réside dans cette beauté allusive d'un corps toujours déchiré
entre pulsions de vie et de mort, entre apparition et disparition.
samedi 11 octobre 2014
mercredi 9 juillet 2014
Gestes et attitudes : survivance et résistance ; Corps, troisième partie
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Lever
le poing constitue deux gestes : refermer sa main en pliant tous
les doigts de manière à serrer le poing et lever son bras. Ce geste
semble si simple que l'on ne pense pas à toute la puissance qui en
émane. La main est l'outil du prolétaire qui, sans elle, ne
pourrait travailler et subvenir aux besoins de sa famille : elle
sert à faucher le blé mais aussi à tenir le marteau. La main est
aussi ce qui permet à l'homme de se battre, de se défendre et
serrer le poing revient à extérioriser sa colère. Lever le bras
sert à se distinguer, se démarquer de la foule pour montrer sa
présence, son mécontentement. Le bras tendu vers le sol n'a pas
autant de puissance que le bras tendu vers le ciel. Si les
révolutionnaires se sont emparés de ce geste en signe de
contestation, ce n'est pas anodin. L'ouvrier comme le paysan qui se
révoltent contre la classe bourgeoise qui les exploite brandissent
le poing en signe de contestation violente qui se fera par la force.
Ce geste exécuté par le jeune homme de la maison clause dans Salò
ou les 120 Journées de Sodome
de Pasolini apparaît comme un geste de soulèvement, de défis face
à la société bourgeoise qui asservit la classe prolétaire. De
même, lorsque les marins du cuirassier Potemkine dans le film
d'Eisenstein s'insurgent contre les officiers, ceux-ci brandissent le
poing pour montrer leur mécontentement face aux privilèges de la
classe dirigeante. De Pasolini à Eisenstein, le poing levé est à
la fois un acte de résistance, mais aussi un geste traversé par les
survivances : les gestes que nous effectuons ont été effectués
par d'autres avant nous. Lever un bras, se mettre à genoux, tendre
la main sont des gestes qui sont porteurs d'un héritage.
Warburg
fût sans doute celui qui repéra les gestes comme symptômes
inconscients des temps anciens : les peintures de la renaissance
italienne sont pétries d'attitudes et de gestes antiques, formes
surgissant du passé pour s'incarner dans les corps
contemporains. Ainsi les mères que filme Pasolini, comme Anna
Magnani dans Mamma Roma,
font des gestes identiques aux lamentations représentées dans
l'Egypte ancienne ou dans les tableaux de la Renaissance italienne.
La
douleur qu'éprouve une mère face à la mort de son enfant se
traduit par des gestes, des attitudes qui expriment cette souffrance.
La bouche béante symbole à la fois d'une stupéfaction funeste et
d'un cri de douleur, les bras orientés vers le sol et les paumes
ouvertes en signe d'impuissance, le visage levé au ciel comme si
l'on interrogeait le divin sont les gestes et les attitudes qui
extériorisent ce déchirement intérieur. Toutes ces représentations
sont fortes en expression car ce sont les gestes qui transmettent
cette intensité et nous les connaissons, nous y avons constamment
recours sans même nous en rendre compte alors qu'ils sont l'outil
même de l'expression. Le peintre comme le cinéaste les utilisent
afin de communiquer des sentiments et c'est pour cette raison que la
douleur de la vierge, de Mamma
Roma
ou de la mère russe qui voit son enfant mourir dans le Cuirassier
Potemkine peut
être comprise par tout le monde.
Ce
n'est pas un hasard si Pasolini aimait tant les corps des pauvres
italiens, vivant dans les banlieues de Rome : corps innocents,
encore porteurs des valeurs antiques et pas encore perverties par la
bourgeoisie et le néo-capitalisme. C'est en ce sens qu'il faut
observer chez Pasolini cette attitude du vagabond, de celui qui
marche sans but, celui qui ne fait rien comme Accattone. Il y a chez
le vagabond pasolinien une attitude de résistance : Accattone
qui marche d'un pas las, qui s'allonge au soleil refusant de
travailler, est en fait en résistance contre une certaine
uniformisation des comportements.
Les
gestes et attitudes sont donc traversés par des survivances, mais
sont donc également actes de résistance. La résistance n'en est
que plus forte qu'elle s'inscrit dans le corps de manière
quotidienne et naturelle. Je pense au petit Jamie dans
l'extraordinaire trilogie de Bill Douglas : cet enfant sans
cesse sale du noir du charbon de l'Ecosse de cette époque, cet
enfant qui marche sans but dans les rues du village. Surtout je pense
à ses gestes de résistances : gestes humbles et simples qui en
font des actes de résistance d'autant plus forts. Par exemple, Jamie
va le matin chercher du charbon (dans ce monochrome noir qui
l'engloutit) afin de chauffer la maison (qui ressemble plus à un
habitat informel) où sa grand-mère et son frère l'attendent. Il se
penche et ramasse le charbon qu'il enroule dans un papier. Des gestes
quotidiens, simples qui sont traversés d'une résistance de tous les
jours, sorte de rituel corporel où les gestes portent en eux toute
une culture, tout un mode de vie propre à une certaine classe
sociale.
Une
scène formidable symbolise cette résistance du petit Jamie,
résistance envers les comportements uniformisés et embourgeoisés
(et c'est en ce sens que son combat rejoint celui du vagabond
pasolinien, même s'il n'est pas du tout orienté aussi consciemment
que chez Pasolini). Alors qu'il a finalement été recueilli
(à contrecœur) par son père et sa grand-mère habitant un
appartement bourgeois, le jeune Jamie est traité comme un
marginal. Il est sale dans un appartement plein d'argenteries et de
tapisseries, tout lui est interdit, même le chien de la maison est
mieux traité que lui (symboliquement il s'assied dans les coins de
l'appartement alors que le chien est autorisé à se poser sur les
fauteuils). Alors qu'il est seul, l'enfant voit une bouteille de lait
sur laquelle la grand mère a tracé une ligne, afin d'être sûre
qu'il n'en boira pas.
Dans
une suite de geste très simples mais très précis (tous les objets
doivent rester à leur place respectives) Jamie boit le lait sans se
restreindre. Pour le remplir à nouveau afin que le niveau de lait
corresponde bien à la limite tracé par la grand, il urine dans la
bouteille au-dessus du panier du chien.
Résistance
bien sûr face à cette famille qui le traite comme un étranger ;
mais plus subtilement ces gestes, qui deviennent une véritable
attitude, ont quelque chose d'une résistance plus politique
(socialement parlant). Peu importe les interdits et les conventions,
l'enfant n'hésite pas à à se servir et pour lui le droit de
propriété (auquel tiennent tant sa nouvelle famille bourgeoise) n'a
pas lieu d'être.
Des
gestes de résistance pasoliniens, des lamentations jusqu'au
personnage de la trilogie de Bill Douglas, il est possible de saisir
que les corps sont traversés par des survivances : formes et
énergies inconscientes qui traversent les âges. Mais toujours le
geste véritable est libre, en cela qu'il est malgré tout rupture.
Ces gestes deviennent alors des comportements, des attitudes de
résistance, attitude du vagabond ou bien de l'enfant qui se
révolte en silence. Gestes qui paraissent quotidiens mais qui sont
en fait chargés d'un sens politique.
lundi 30 juin 2014
Gestes et attitudes
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mardi 17 juin 2014
Hiroshi Sugimoto, l'expérience vécue
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Je
vis les œuvres d'art, comme des expériences. La fois où j'ai lu
Anima
de Wajdi Mouawad a été la seule où l’œuvre a été plus forte
que moi. Peut être que trouver de la beauté à tant de petites
horreurs accumulées m'a terrifiée, peut être que l’œuvre est
devenue pour moi si vivante que j'ai eu peur pour ma propre vie.
Souvent, aussi, lorsque je vais au théâtre, je confonds la pièce
avec ma vie.
En
visitant La fin du monde
de Hiroshi Sugimoto au Palais de Tokyo, j'ai eu mal au ventre. De
nuit, en entrant dans la salle, nous avons cherché quelque chose,
avec la lampe torche que l'on nous fournit à l'entrée. Nous avons
cherché quelque chose et je crois que je nous l'avons trouvé, et ça
m'a fait mal au ventre. Nous sommes entrés dans ces salles comme
dans un monde à part. Il faisait noir et nous étions seuls. Nous ne
savions pas de quoi nous étions entourés avant de cibler uns à uns
les objets aux alentours. De la main droite, celle qui tenait la
lampe, tandis que l'autre restait aux aguets, dans l'obscurité
angoissante. Un vieux village abandonné : fossiles et météores,
boîtes de Campbell et affiches de propagandes. Tous ramenés au même
niveau temporel : celui d'âges immémoriels. Dans la pénombre,
on ne distingue plus grand chose, et tous les objets prennent un
aspect très vétuste. Le lieu lui même y participe. Lierres
tombants du haut des murs, poussière, vitres en mauvais état,
parchemins : l'artiste a mis chaque détail en œuvre afin de
créer cet univers. Et c'est en ce lieu clos que le visiteur doit
partir à la recherche des traces de ses ancêtres. Car c'est bien de
lui qu'il s'agit ici. Des mots d'artistes, d'économistes, de
scientifiques, et autres protagonistes de cette époque, ou de simple
témoins, écrits le plus souvent à l'encre noire sur du papier usé,
témoignent de la fin de ce monde et en expliquent les causes.
C'est
un drame sans cause dont nous avons les débris sous nos yeux. Sans
cause et absurde. « Aujourd'hui,
le monde est mort, ou peut-être hier je ne sais pas ».
Mots lancés comme sous le choc, mots aphones. Mots laissés comme
héritage, sur le coup, face à une fin sans cause et absurde
puisqu'il semble qu'on y soit arrivés sans raison. Sans raison
puisque chacune des voix sur chacun des écrits nous en donne une
raison différente. Toutes se recoupent finalement, mais la synthèse
en est effrayante et incompréhensible. Elle n'est pas une raison
valable, elle ressemble à une non raison, une fatalité : les
hommes auraient mené eux-mêmes leur monde à sa perte, causant
ainsi également la leur. Aujourd'hui
le monde est mort,
parce qu'on la bien voulu. Et pourtant, sceptiques et calmes qu'ils
sont, les mots laissés ne s'en étonnent pas. Comme si ses étranges
créateurs avaient regardé avec curiosité leur maison tomber en
ruines et s'écrouler. C'est ce qu'il nous arrive aussi, quelques
milliards d'années plus tard. Ou était-ce seulement hier ?
Hier,
ou aujourd'hui, ou il y a un milliard d'année. Un milliard d'année,
c'est ce que semble nous indiqué l'angoissant marasme des lieux. Et
pourtant, certains des objets qui s'y trouvent nous ressemblent, sont
des nôtres. Les bouteilles qui reposent au sol, malgré l'épaisse
couche de poussière, sont les mêmes que celles que nous entassons
encore, leur adoration est la même – religion et capitalisme, les
matières qui peuplent leur monde sont identiques aux nôtres. En
revanche, à côté de cela, et parmi ses ressemblances, perdurent un
décalage. Certains objets, des ustensiles peut-être, ne nous
semblent pas si familiers. Ou d'autres, encore, apparaissent à ce
point ancestraux qu'il ne nous parlent plus. D'autres, finalement,
jouent le rôle de bien probables éventualités dont nous n'avons
pas encore l'expérience. Et je ne peux m'empêcher d'avoir à
l'esprit l'image de deux canaux qui auraient commencé à se séparer.
Leur point de divergence, derrière, est encore assez proche pour que
du nôtre nous puissions jeter un regard en biais, voir ce qu'il se
passe de l'autre côté, à bord de cette branche, celle qui a
dérivé. Une distance, un recul, pour mieux appréhender ce qu'on se
saurait voir en y étant plongé. Une distance, un recul, qui
devraient suffire à susciter un profond désir de renaissance.
En
visitant les salles d'Hiroshi Sugimoto, j'ai eu mal au ventre. Douce
angoisse que procure l'art. Je savais que j'étais protégée par les
portes de ma perception,
qui parfois préfèrent ne laisser passer que l'inoffensif. Léger
danger pourtant. Un danger, oui. Comment ne pas le ressentir ?
Quand je vais au théâtre, souvent, je confonds la pièce avec la
vie ; j'oublie. Ou plutôt je me souviens. Que j'ai tant de
choses à craindre et tant de choses à haïr. J'ai mal au ventre
parce que je me souviens, parce que, simultanément, j'aimerais ne
jamais plus sortir de cette pièce pour me souvenir toujours, et
partir à jamais pour tout oublier. Ces salles d'apocalypse m'ont
fait me souvenir du monde dans lequel je vis. Est-ce que c'est ça,
Hiroshi, que tu as voulu dire, en parlant de Marcel Duchamp comme
d'un bien officiel marchand de sel ? est-ce que toi aussi tu
espères un art qui crie – violemment ou non – et qui tord le
ventre ? Est-ce que toi aussi tu prie pour qu'en sortant d'ici
nos vies soient changées ?
Malheureusement,
en sortant, on oublie.
vendredi 30 mai 2014
L'empreinte ; Corps, deuxième partie
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articles
« Ce
qui est sensible à Lascaux, ce qui nous touche, est ce qui bouge. Un
sentiment de danse de l’esprit nous soulève devant ces œuvres où,
sans routine, la beauté émane de mouvements fiévreux : ce qui
s’impose à nous devant elles est la libre communication de
l’être et du monde qui l’entoure, l’homme s’y délivre en
s’accordant avec ce monde dont il découvre la richesse. »
Si
les mots que prononce Bataille dans Lascaux
ou la naissance de l'art sont
si bouleversants, c'est sans doute parce qu'ils rendent compte d'une
fascination étrange : les empreintes des mains laissées par des
homo sapiens, 18 000 ans av. J.C, sont à la fois des traces, et donc
lieux où les frontières du temps sont floues et qui dansent dit
Bataille: "ce qui nous touche, c'est ce qui bouge".
L'empreinte c'est une image "qui bouge" : elle vient du
passé et surgit en un éclair dans le présent, elle est à la fois
distincte et pourtant en mouvement, elle surgit et s'échappe. Comme
Bataille l'avait appréhendé, d'un regard enfin, l'empreinte laissée
par le corps est une image vraie du passé, image-mémoire et
corporelle, image pulsative surtout car toujours bel et bien vivant
paradoxalement. L'empreinte est imprégnation d'une forme dans une
matière plastique ou sur un support. Elle fait du corps l'outil de
la représentation, ce dernier se fait pinceau mais aussi sujet de la
représentation car sa propre empreinte devient objet à
contemplation ; elle est créatrice du sujet et elle est le sujet.
Mais elle est autre. Au-delà de cet aspect visuel se dissimule une
histoire car elle est la trace d'une présence humaine. L'empreinte
n'est pas précise, c'est une trace, elle ne fait qu'évoquer,
suggérer le corps.
L'empreinte
se fait vestige,
court instant extrait de la linéarité de la vie d'un corps imprégné
dans la matière. Cette empreinte de pas humain sur la lune et ces
empreintes de mains préhistoriques sont traces du passage de l'homme
dans un milieu. L'empreinte est ce qui reste de l'homme alors que
lui-même n'est plus présent, elle est souvenir de sa présence et
donc vestige. Alors
que ce passage humain et son existence sont éphémères, l'empreinte
de son passage, elle, est immortelle, résistante au passage du
temps. Face à une existence vouée à une fin inhérente,
l'empreinte apparaît comme éternelle et défiante : les
empreintes préhistoriques en sont l'incarnation même car elles ont
su affronter les milliers d'années qui se sont écoulées entre le
moment de leur réalisation et le moment présent. L'empreinte défie
le temps, elle lui résiste en s'infiltrant, en s'incrustant dans la
matière et la fige à jamais de telle sorte que les années ne lui
portent jamais atteinte.
L'empreinte
est impression dans la matière mais dépasse la simple imitation de
la forme corporelle, elle en est l'évocation,
la suggestion.
Contrairement à une représentation « classique » du
corps, l'empreinte ne fait que l'évoquer en exposant sa forme, sa
silhouette et ses courbes. Les Anthropométries de
Klein représentent cette « rencontre
de l'épiderme humain avec le grain de la toile » (Catherine
Millet). Le corps est réduit à une empreinte, une trace qui donne à
voir l'immédiateté du contact humain avec la matière sans aucun
détail. Et c'est sans doute avec ces formes bleues d'Yves Klein
que l'on touche à l'aspect le plus fascinant de l'empreinte : elle
est toujours en mouvement. Car les corps traînés sur la toile des
modèles féminins d'Yves Klein ou tout simplement posés sur la
toile de manière verticale sont toujours danses et mouvements :
danse étrange et rituelle d'une part lorsque les femmes se traînent
les unes les autres, danse intime lorsque le modèle se pose
doucement sur la toile qui s'imprègne de ces formes. L'empreinte
devient alors une image sillage : les traces plus ou moins claires ou
foncées, denses ou à peine visibles des Anthropométries de
Klein sont autant de traces du corps en mouvement dont il est
difficile de garder une trace distincte. C'est là le
bouleversement qui se produit face aux empreintes bleues de Klein :
l'empreinte n'est plus trace fixe et morte mais bien trace fuyante
d'un corps dont on ne peut capter la vie qu'en acceptant son
caractère mouvant et forcément insaisissable, comme l'est toujours
une suggestion.
L'empreinte
est mystique car le regard que l'on porte sur elle la dote d'une aura
particulière, l'élevant à un statut presque irrationnel. « Ils
prirent donc le corps et le lièrent de linges, avec les aromates,
selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs »
(Jean 19, 40) : selon la tradition biblique, le Saint Suaire
serait le linge dans lequel Joseph d'Arimathie et Nicomède auraient
enveloppé le corps de Jésus descendu de la croix. On croyait ainsi
que l'empreinte était celle du visage du Christ et les croyants ont
longtemps fait de cet objet une relique sainte. Si ce linceul possède
une telle aura mystique, c'est parce qu'on le voit comme un matériau
ayant été en contact avec une présence, un corps, à savoir celui
du Christ martyr. Ce n'est pas l'empreinte en elle-même que
l'on considère mais celui dont elle est la trace.
Le
masque mortuaire de l'Inconnue de la Seine serait, si l'on en croit
la légende, le moulage réalisé au XIXe siècle par un employé de
la morgue du cadavre d'une jeune femme noyée dans la Seine. Saisi
par sa beauté, l'homme aurait réalisé ce moulage pour conserver
l'empreinte de ces traits, garder une trace de ce visage avant qu'il
ne se consume. Ce qui est frappant lorsque l'on observe ce masque
mortuaire, c'est le sourire qui se dessine sur le visage de cette
jeune femme que l'empreinte a immortalisé. S'il y a lieu de
s'étonner, c'est parce qu'il semble invraisemblable qu'une femme en
train de se noyer puisse sourire ainsi. Le moulage a figé dans le
plâtre ce passage furtif entre la vie et la mort et donne lieu à
différentes spéculations : ce sourire pourrait symboliser le
bonheur face à ce passage dans l'au-delà, dans un ailleurs
immatériel que l'empreinte a matérialisé.
jeudi 22 mai 2014
Nos Occupations, David Lescot ; Théâtre des Abbesses
Libellés :
scenes
Le
travail et l'écriture de David Lescot depuis des années mettent à
mal les espaces et les mots : espaces vides ou en chantier ;
mots qui s'échangent à la fois comme des évocations poétiques, à
la fois comme des objets qui vous brûlent la bouche, comme des
rythmes et des mélodies. C'est naturellement que le metteur en scène
s'est tourné vers la résistance comme sujet : non pas une
résistance, mais la résistance observée de l'intérieur, avec son
langage et son mode de vie.
Ephémère :
mot qui façonne toute la pièce de David Lescot. Ephémère,
l'existence de ces résistants dont la vie ne tient qu'à un fil ;
éphémères les mots et les informations, sans cesse détruits et
renouvelés en codes que l'on change sans cesse pour ne pas être
repérés ; éphémère enfin cet espace qui apparaît d'entrée
comme un chantier extraordinaire à ciel ouvert. Chantier surprenant
puisqu'ici ce sont des pianos qui se donnent à voir gueule ouverte,
dont les pièces détachées parsèment l'espace scénique. C'est
dans cet espace, dénué de cadre spatio-temporel, que les acteurs
vont construire et déconstruire le réseau spatial de la scène, par
leurs mouvements incessants et leur pratique d'un langage qui se
dérobe et se fait étranger. Résister au théâtre devient une mise
en cause incessante des acquis et des appuis, tout est chancelant et
en perpétuel mouvement.
Résister
implique un jeu de lumière, un jeu d'ouverture et de fermeture. Se
cacher, apparaître au bon moment, se cacher de nouveau lorsque les
projecteurs des dictatures glacent l'espace et les visages de leurs
lumières blanches féroces. C'est tout un savoir-faire de la
dissimulation mais aussi de l'apparition que crée David Lescot dans
une mise en scène qui traite la résistance comme une petite lumière
(et il m'est impossible ici de ne pas penser à nos petites lucioles)
qui brille dans la nuit, lumière survivante qui nous rappelle que
résister se fait toujours en marge.
Mais
Nos Occupations
est aussi le tableau du jour d'après, d'après la libération. Là
où vivre « normalement » est désormais impossible :
le langage miné ne parvient plus à exprimer les sentiments, le
corps est étranger à lui même.
L'individu,
dans l'ombre durant la résistance, et à la lumière (le jour
d'après la résistance) joue, comme l'acteur, des masques et des
visages : comme ce personnage qui, n'arrivant pas à se remettre de
la lumière du jour, sombre dans une perte de son propre visage et
dans une scène de clair-obscur semble naître comme mourir en
s'enfermant dans un cocon dont il ne ressortira pas indemne. C'est là
le mouvement même des résistants : fermeture, état de chrysalide,
ouverture, état de papillon fuyant et insaisissable et fermeture,
ouverture etc...
C'est
donc tout un programme théâtre que donne à voir David Lescot : un
espace sans cesse construit et déconstruit ; un théâtre "pauvre"
des acteurs, des chaises et des débris sur le sol, pas de décor. Un
théâtre de résistance, encore, tant politiquement et
esthétiquement tant il brille par intermittence, c'est à dire comme
une luciole
dans la nuit noire ou bien dans la trop grande clarté des
projecteurs aveuglants. Un théâtre en toute humilité, où les mots
et les corps bruts sont les seuls matériaux pour développer tout un
réseau de rabbia poetica
comme l'aurait dit Pasolini : une rage poétique, où la dimension
politique est indissociable de son mode d'apparition, c'est à dire
la poésie et dans le cas de David Lescot, une poésie de la
précarité et de la simplicité.
dimanche 18 mai 2014
Les stigmates de la peinture, reflets d'une vie maudite
Libellés :
articles
Une
oeuvre d'art est un fragment de la vie de l'artiste resté vivant et
ancré sur la toile alors même que celui-ci n'est plus de ce
monde. Elle est la représentation, plus encore l'incarnation
d'un
court instant de la vie passée de l'artiste qui restera à jamais
présente sur la toile, une part de sa vie ancrée dans une
matérialité et immatérielle, sensible et imperceptible, la
maintenant en vie éternellement.
A
travers cette immortalisation, on décèle les stigmates
d'une
vie « maudite ». Les « stigmates » les
cicatrices, les marques laissées sur un corps par une blessure. Chez
les peintres, ces stigmates sont les marques de cette vie maudite
qu'ils ont laissé transparaître dans leurs œuvres. Elles sont le
reflet d'une intériorité marquée par une grande douleur, une
grande peine et parfois par la folie. Telle la figure du Christ qui
porte les stigmates de sa crucifixion, des péchés qu'il a pris aux
hommes, le peintre porte les stigmates d'une vie de souffrance
artistique que ses œuvres laissent transparaître.
Si
ces stigmates sont présents, c'est parce que l’œuvre est le
reflet d'un fragment de la vie maudite du peintre. Ces fragments de
vie se trouvent partout dans l’œuvre, dans la moindre petite
touche, dans la moindre variation de tonalité et dans la moindre
déviance du pinceau. Tout est le fruit de la main travailleuse et
géniale de l'artiste mais aussi d'une main guidée par les
soubresauts involontaires de son âme. Sa main répond à la fois de
sa raison mais aussi de son inconscient. Lorsque, inconsciemment, il
est ramené à la condition de sa vie maudite, sa main est guidée
par cette souffrance artistique qui le tiraille et c'est à ce moment
que ces stigmates se dessinent et restent à jamais ancrés sur la
toile.
Dans
son Portrait de l'artiste,
Van Gogh laisse transparaître une certaine souffrance à travers son
regard, un regard qui semble être le reflet d'une âme à la fois
vide et tourmentée. Chaque trait de pinceau, chaque touche de
couleur contient un fragment de cette vie maudite. Les touches de
couleur constituant l'arrière-plan ne sont pas orientées dans le
même sens mais dans des directions différentes et opposées,
engendrant ainsi un sentiment de confusion. S'ajoute à cela la
teinte orangée des cheveux et de la barbe du peintre en contraste
avec le bleu de l'arrière-plan, les touches allant également dans
des sens opposés. La composition n'est pas géométrique et
symétrique mais dissymétrique de par le contraste coloré et
l'opposition des touches, l'artiste semble être aspiré par cet
arrière-plan tourbillonnant, symbole d'une folie dans laquelle il se
trouve plongé et l'emportant avec elle dans une profondeur abyssale
de laquelle il ne reviendra plus.
L’œuvre
d'art se fait catharsis,
elle est le moyen pour l'artiste d'évacuer ses souffrances et de les
représenter sur la toile à travers ces stigmates, ces plaies
ouvertes, béantes qui font saigner la peinture et la font parler.
Van Gogh était un marginal que la folie a poussé à
l'automutilation et au suicide, l'art de Schiele était incompris de
son époque et son succès ne s'est fait qu'après sa mort. Toutes
ces souffrances se retrouvent dans les tableaux comme on pourrait les
retrouver dans l'autobiographie d'un écrivain, elles apparaissent
comme des stigmates mais ne se présentent pas comme stigmates, il
faut les déceler à travers le mystère que l'artiste a laissé dans
sa toile, ou plutôt il faut les ressentir
car
ce que l'artiste donne à voir n'est pas symbole mais sentiment,
expression de
la souffrance et du délire à travers le trou laissé par ces
cicatrices qui saignent encore.
Dans
l'Autoportrait de Bacon,
ces stigmates apparaissent d'une manière différente. La
touche est bien plus lisse que dans le portrait de Van Gogh et
les couleurs plus uniformes. Le peintre tend davantage vers
l'abstraction avec ce visage déformé, contorsionné comme marqué
par la douleur, une torture intérieure venant porter atteinte à la
figuration. La multiplicité de courbes divergentes est encore une
fois un moyen pour l'artiste de créer le trouble dans son œuvre.
Ce nez déformé, cette bouche contorsionnée, ces joues et ce menton
informes sont les stigmates d'une souffrance que seul l'art peut
exprimer. Les couleurs marquent aussi cette déformation par
leur pluralité et leur contraste, les parties bleues s'opposant aux
parties orangées ainsi qu'aux parties blanches. Le côté droit du
visage est brouillé, les traits sont effacés par les différentes
teintes qui se mélangent et se confondent les unes dans les autres.
L'arrière-plan d'un noir granuleux donne l'impression que le peintre
sort des ténèbres, il apparaît tel un fantôme, mais un fantôme
dont la souffrance semble bien réelle.
Bacon, Autoportrait
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