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dimanche 1 février 2015

De la mendicité selon Jankélévitch à l'Accattone de Pasolini

Au sujet du mendiant qui tend la main, Jankélévitch écrit dans le Traité des vertus II, Les vertus et l’amour : « Mais en même temps ce geste attractif de la main tendue, et tendue pour recevoir, est aussi le geste expansif de l’offrande, le geste efférent de la proposition et non pas de l’agression, le geste de la paix »

Le geste du mendiant serait double : demande d’une aide de l’Autre, mais déjà un don de soi. Il est ce qui permet la rencontre entre deux êtres et surtout la dissolution de soi dans l’Autre. 

« Mais la mendicité exténue le moi lui-même. Elle commence où la pauvreté grecque avait abouti. Par opposition à l’austérité dogmatique, l’ascétisme refuse l’être propre en même temps que l’avoir et l’essence propre en même temps que l’être propre »

écrit Jankélévicth. Une manière de prolonger le geste d’Heidegger (d’abord pascalien) et sa conception du « moi » non pas comme une chose, une substance qu’il s’agirait de trouver par l’introspection mais plutôt comme une attitude, une posture vis à vis du monde. Là où le texte de Jankélévitch est intéressant c’est qu’il dépasse tout d’abord les pensées du « moi » comme ego « ce n’est plus seulement l’égo qui est amenuisé, c’est l’égoïté de l’égo qui est anéantie », le principe en lui-même étant nihilisé. Comment ? Par la condition de mendiant, du non possédant. Le mendiant est celui qui ne possède plus rien, pas même son être-mien.

« Par l’effet de l’humiliation, le moi se reconnaît obligé envers tous les autres, débiteur et dépendant à l’égard de tous les autres dans une communauté fraternelle où l’entr’aide est la loi »


En cela le « moi » selon Jankélévitch crée un décalage fécond de la pensée heideggerienne par le biais de la figure du mendiant, de la pauvreté. Celui qui est pauvre ne possède plus rien, son moi-propre n’est plus. Au contraire son moi est « autre » : un moi collectif tissé par les liens de la communauté dont il est désormais dépendant. Le mendiant est celui qui n’a plus rien, même pas son être et c’est celui qui s’ouvre à l’Autre.

Dans Accattone de Pasolini, le personnage principal est à la fois un pauvre, un voleur, un mendiant quelque fois. Le motif de la faim revient constamment comme le signe du pauvre et du mendiant : Accattone est toujours à la recherche d’un plat. Dans une scène où il marche sans but (comme toujours dans le film) dans les rues de Rome, Accattone croise un chien errant, miroir de sa propre existence. Il s’adresse au chien et remarque que lui peut au moins se nourrir d'os, comme si la condition du chien était meilleure que la sienne

Accattone, Pasolini
La grande différence avec le mendiant de Jankélévitch, c’est qu’Accattone utilise la ruse : il n’hésite pas à voler et à manipuler les autres à son profit ; les franciscains ont fait voeu de pauvreté et ont choisi cette vie, Accattone lui semble la subir tout en l’entretenant. C’est là qu’Accattone vient bousculer la conception de Jankélévitch : dans une scène, le personnage et certains de ses compagnons de fortunes vont chez quelqu’un faire cuire des pâtes aux saucisses. Ils sont morts de faim et attendent avec impatience que les pâtes soient cuites : ils sont réunis autour de la casserole, en une communauté qui les lie par leur pauvreté.

Accattone, Pasolini
Mais alors que les pâtes sont encore en train de cuire, Accatonne fait un pacte avec un ami pour  garder les pâtes uniquement pour eux. Une trahison de la communauté qui lui avait pourtant permis de manger enfin un repas après plusieurs jours de disette. Cette communauté de l’entr’aide, Accatonne en fait partie tout en se permettant de la trahir de nombreuses fois. Comment alors s’ouvrir néanmoins à l’Autre ? Et comment, malgré l’immoralité et la culpabilité presque inhérente à sa condition sociale, Accattone va faire partie de cette communauté ?

Formulons ici une idée, une intuition : la possibilité d’une transfiguration. La transfiguration c’est la possibilité de changer d'apparence, de visage. Se transfigurer pour un être humain c’est prendre le visage d’un autre.  Car même s’il trahit par plusieurs fois la communauté dont il fait partie, Accattone semble vouloir se fuir lui-même et se dissoudre en un Autre que lui. Alors qu’il est à une fête au bord du Tibre, Accattone menace de se jeter dans le Tibre du haut du pont : rattrapés par ses amis, il renonce et, comme on lui on conseille, se lave le visage avec l’eau du Tibre comme pour s’éclaircir les idées. Mais plutôt que de se révéler il fait cet acte étrange : il frotte son visage dans le sable.

Accattone, Pasolini
C’est alors que les termes de Jankélévitch s’imposent :

« La mendicité s’ouvre à l’Autre impuissante, désarmée, offerte, pour que l’Autre à son tour s’ouvre à elle »

Accattone n’explique pas son geste : son visage est recouvert de sable, comme un masque qu’il aurait choisit de mettre. Pourquoi un masque ? Sans doute il y  a dans cette scène nuptiale au bord du Tibre et les lumières de la ville, une poésie sous-jacente. La poésie de jeunesse de Pasolini. Ce masque étrange est confectionné dans le sable au bord de l’eau au milieu de la nuit : sable remplis des corps et des rêves de la jeunesse de Pasolini dont les écrits sont irrigués par le motif de la rivière ou de l’eau. Dans un poème du recueil La Nouvelle Jeunesse (1941-1953) Pasolini écrit




Un poème écrit en frioulan, c’est à dire dans la langue de l’innocence. Un passé enchanté dont il se recouvre le visage en vain : geste désespéré d’un dédoublement de soi ? Accattone ne regarde pas comme Narcisse son visage dans l’eau : il s’en détourne et nie son image et son être propre. Je est alors Autre. Premier pas vers cette exténuation du « moi » dont parlait Jankélévitch ? 
Accattone, Pasolini

dimanche 12 octobre 2014

Danses ; Corps, dernière partie

En regardant les pas d’une danseuse classique sur la scène, on ne peut qu’être frappé par la fluidité de ses mouvements. C’est bien un flux que l’on a sous les yeux, au sens le plus aqueux : un liquide s’écoule si unifié qu’on ne peut en observer les différents composants. C’est peut-être ce que l’oeil veut voir d’ailleurs. La courbe de ses bras comme une lune couchante, les petits sauts si rapides et saccadés qu’ils en deviennent une mécanique. Peut être que l’oeil du spectateur devant un corps dansant ne veut voir que cela : une succession de postures si infiniment liées qu’elles ne deviennent qu’un seul et unique geste, sur le temps long.
La question devient plus compliquée lorsque l’on fait face aux danseurs d’Anne Teresa de Keersmaeker. Parce qu’ils enchaînent les positions contraires, les courses et les haltes. Tout dans ses spectacles ressemble aux mots d’une phrase qui ne parviendrait pas à se construire correctement. Et pourtant, ce tout tient ensemble, plus que bien, même, donnant du sens et prend cohérence dans son impureté même.

« My walking is my dancing »
« Comme je marche, je danse »

C’est ce que clame Anne Teresa de Keersmaeker. Mais comment danse-t’elle ? Elle enchaîne rythmes saccadés et alternance des contraires. Ce sont bien deux composantes que l’on retrouve dans la marche : le pas comme une saccade, un moment dans un temps long, et le balancement droite/gauche ou avant/arrière, les mouvements du bassin, ceux des bras, comme des alternances de contraires. Anne Teresa de Keersmaeker lie étroitement le corps du quotidien, dans son mouvement le plus intuitif et le plus naïf, à la danse qui est elle la création d’un mouvement travaillé et mis en scène. Elle lie ses deux manifestations du corps, que l’on pourrait croire si différentes, parce qu’elle voit dans le corps de la marche la musicalité qui élance le corps dansant : les battements du coeur, la mécanique des pas, la respiration, entrent déjà dans un rythme, découpent le temps comme le fait la danse.
Et comment pourrait-il en être autrement ? Puisque toujours, lorsqu’il danse, le corps se représente lui-même. Il joue avec ses capacités et ses limites pour en faire des images. Il lie ensemble tous ces mots qu’il sait prononcer pour créer une multitude de phrases sur différents registres. Le corps est, dans une chorégraphie, le support et la source d’inspiration.

La danse toujours représente, met en scène, caricature un corps. Tandis que la danse classique l’idéalise et le porte à ce qu’elle croit être sa posture la plus digne, Keersmaeker le montre dans toute sa dualité entre vitalité et mort.Dans Vortex Temporum (mettre lien de l’article) les corps se pressent puis se stoppent, les dos se cambrent envers et contre le mouvement des épaules et celui des hanches. La succession des postures ressemble à un jeu de forces contraires qui se terminerait en chaos. C’est l’un des points forts de son travail chorégraphique : le corps, dit-elle, est une maison quotidienne, à connaître, à habiter et à faire vivre ; mais puisqu’il est vivant, puissant, cela implique qu’il soit soumis à une logique temporelle, et donc jamais à l’abris du vieillissement et de la mort.


Pippo Delbono a lui-même fait l'expérience de ce corps malade : à travers son expérience personnelle, ce corps qui lui inflige parfois de grandes souffrance du fait de sa maladie, mais aussi par le dialogue qu'il entretient avec l'oeuvre de Sarah Kane et d'Antonin Artaud. Mais ce corps malade, c'est le corps qui subit les lois de l'esprit. Alors que la maladie lui a souvent torturé l’esprit, Pippo Delbono a trouvé dans le travail du corps un moyen d'échapper à l'emprise de l'esprit. Le corps chez Pippo Delbono est un lieu de combat : lieu où les forces contradictoires s'entrechoquent. Il est nécessaire alors de travailler son corps comme un athlète, de « penser comme un danseur  » : trouver la logique propre au corps car selon lui «  le corps pense de façon autonome, sans la tête  ». Ainsi il voue des heures à la pratique du «  training  », un travail surhumain qui consiste à expérimenter concrètement les limites du corps (et à les surpasser) à travers des exercices quotidiens, de façon à ce que le danseur puisse connaître son corps comme un musicien connaît son instrument de musique. Par exemple, un des principes du « training » consiste à concentrer la force dans un élément du corps : pousser un mur en concentrant son énergie dans le bassin, ou bien marcher sur scène et investir chaque pas d’une concentration d’énergie extraordinaire. Ce travail acharné crée sur scène un miracle : chaque pas de danse, chaque geste, chaque mouvement dans l'espace donne l'impression d'être fait pour la première fois, comme si c'était absolument spontané.

« Il faut toucher cet état de la pensée de soi-même dans lequel l'esprit et le corps sont silencieux, la pensée est en retrait, et l'on écoute son énergie vitale »

Chercher en soi ces pulsions de vie, c'est souvent atteindre chez Pippo Delbono un état de transe  : un état où le corps tremble sur lui-même, un état de tension permanente. Souvent lorsque Pippo Delbono danse, ses pas, ses mouvements sont ceux d'un enfant  : ils sont d'une grande fragilité et le danseur semble toujours proche de la chute comme l'est un funambule. Cela crée une impression étrange : ce corps face à nous est flou, tremble, se débat et se balance sans cesse. En cela il est indiscernable. La danse de Pippo Delbono ne peut être appréhendée que dans cette fragilité du regard.

Le corps qui danse ne peut être saisi totalement : car ce mouvement interne qui le caractérise est indissociable de son être. Le corps qui danse est palpitant, en constante tension. Georges Didi-Huberman écrit dans l'introduction de son ouvrage Phalènes :

« Comme les ailes d'un papillon, l'apparition est un perpétuel mouvement de fermeture, d'ouverture, de refermeture, de ré-ouverture... c'est un battement. Une mise en rythme de l'être et du non-être. Faiblesse et force du battement. »


lignes extraordinaires en ce qu'elles ne font que louvoyer (mais il ne peut en être autrement) la beauté du papillon et prennent un écho formidable au sujet de la danse. Toute la beauté du papillon/phalène réside dans le fait que l'on ne peut le saisir totalement du regard : il vole devant nous et dans le mouvement de ses ailes les couleurs et les motifs s'agitent sans que l'on puisse les saisir. Le seul moyen d'observer un papillon de manière stable c'est de le tuer et de l'accrocher au mur mais ce serait lui ôter ce qui le caractérise : la vie. Danser c'est papillonner : créer des rythmes, ouvrir le corps et le fermer, ouvrir l’espace et le fermer. En cela danser est un acte de vie bouleversant : le corps dansant est à la fois fragile (parce qu'au bord du gouffre, proche de la disparition) et puissant (splendeur d'une beauté fulgurante), il est toujours apparition fugace. Toute la poésie de la danse réside dans cette beauté allusive d'un corps toujours déchiré entre pulsions de vie et de mort, entre apparition et disparition. 

mercredi 9 juillet 2014

Gestes et attitudes : survivance et résistance ; Corps, troisième partie




Lever le poing constitue deux gestes : refermer sa main en pliant tous les doigts de manière à serrer le poing et lever son bras. Ce geste semble si simple que l'on ne pense pas à toute la puissance qui en émane. La main est l'outil du prolétaire qui, sans elle, ne pourrait travailler et subvenir aux besoins de sa famille : elle sert à faucher le blé mais aussi à tenir le marteau. La main est aussi ce qui permet à l'homme de se battre, de se défendre et serrer le poing revient à extérioriser sa colère. Lever le bras sert à se distinguer, se démarquer de la foule pour montrer sa présence, son mécontentement. Le bras tendu vers le sol n'a pas autant de puissance que le bras tendu vers le ciel. Si les révolutionnaires se sont emparés de ce geste en signe de contestation, ce n'est pas anodin. L'ouvrier comme le paysan qui se révoltent contre la classe bourgeoise qui les exploite brandissent le poing en signe de contestation violente qui se fera par la force. Ce geste exécuté par le jeune homme de la maison clause dans Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini apparaît comme un geste de soulèvement, de défis face à la société bourgeoise qui asservit la classe prolétaire. De même, lorsque les marins du cuirassier Potemkine dans le film d'Eisenstein s'insurgent contre les officiers, ceux-ci brandissent le poing pour montrer leur mécontentement face aux privilèges de la classe dirigeante. De Pasolini à Eisenstein, le poing levé est à la fois un acte de résistance, mais aussi un geste traversé par les survivances : les gestes que nous effectuons ont été effectués par d'autres avant nous. Lever un bras, se mettre à genoux, tendre la main sont des gestes qui sont porteurs d'un héritage.





Warburg fût sans doute celui qui repéra les gestes comme symptômes inconscients des temps anciens : les peintures de la renaissance italienne sont pétries d'attitudes et de gestes antiques, formes  surgissant du passé pour s'incarner dans les corps contemporains. Ainsi les mères que filme Pasolini, comme Anna Magnani dans Mamma Roma, font des gestes identiques aux lamentations représentées dans l'Egypte ancienne ou dans les tableaux de la Renaissance italienne.


La douleur qu'éprouve une mère face à la mort de son enfant se traduit par des gestes, des attitudes qui expriment cette souffrance. La bouche béante symbole à la fois d'une stupéfaction funeste et d'un cri de douleur, les bras orientés vers le sol et les paumes ouvertes en signe d'impuissance, le visage levé au ciel comme si l'on interrogeait le divin sont les gestes et les attitudes qui extériorisent ce déchirement intérieur. Toutes ces représentations sont fortes en expression car ce sont les gestes qui transmettent cette intensité et nous les connaissons, nous y avons constamment recours sans même nous en rendre compte alors qu'ils sont l'outil même de l'expression. Le peintre comme le cinéaste les utilisent afin de communiquer des sentiments et c'est pour cette raison que la douleur de la vierge, de Mamma Roma ou de la mère russe qui voit son enfant mourir dans le Cuirassier Potemkine peut être comprise par tout le monde.


Ce n'est pas un hasard si Pasolini aimait tant les corps des pauvres italiens, vivant dans les banlieues de Rome : corps innocents, encore porteurs des valeurs antiques et pas encore perverties par la bourgeoisie et le néo-capitalisme. C'est en ce sens qu'il faut observer chez Pasolini cette attitude du vagabond, de celui qui marche sans but, celui qui ne fait rien comme Accattone. Il y a chez le vagabond pasolinien une attitude de résistance : Accattone qui marche d'un pas las, qui s'allonge au soleil refusant de travailler, est en fait en résistance contre une certaine uniformisation des comportements.




Les gestes et attitudes sont donc traversés par des survivances, mais sont donc également actes de résistance. La résistance n'en est que plus forte qu'elle s'inscrit dans le corps de manière quotidienne et naturelle. Je pense au petit Jamie dans l'extraordinaire trilogie de Bill Douglas : cet enfant sans cesse sale du noir du charbon de l'Ecosse de cette époque, cet enfant qui marche sans but dans les rues du village. Surtout je pense à ses gestes de résistances : gestes humbles et simples qui en font des actes de résistance d'autant plus forts. Par exemple, Jamie va le matin chercher du charbon (dans ce monochrome noir qui l'engloutit) afin de chauffer la maison (qui ressemble plus à un habitat informel) où sa grand-mère et son frère l'attendent. Il se penche et ramasse le charbon qu'il enroule dans un papier. Des gestes quotidiens, simples qui sont traversés d'une résistance de tous les jours, sorte de rituel corporel où les gestes portent en eux toute une culture, tout un mode de vie propre à une certaine classe sociale.



Une scène formidable symbolise cette résistance du petit Jamie, résistance envers les comportements uniformisés et embourgeoisés (et c'est en ce sens que son combat rejoint celui du vagabond pasolinien, même s'il n'est pas du tout orienté aussi consciemment que chez Pasolini). Alors qu'il a finalement été recueilli (à contrecœur) par son père et sa grand-mère habitant un appartement bourgeois, le jeune Jamie est traité comme un marginal. Il est sale dans un appartement plein d'argenteries et de tapisseries, tout lui est interdit, même le chien de la maison est mieux traité que lui (symboliquement il s'assied dans les coins de l'appartement alors que le chien est autorisé à se poser sur les fauteuils). Alors qu'il est seul, l'enfant voit une bouteille de lait sur laquelle la grand mère a tracé une ligne, afin d'être sûre qu'il n'en boira pas.




Dans une suite de geste très simples mais très précis (tous les objets doivent rester à leur place respectives) Jamie boit le lait sans se restreindre. Pour le remplir à nouveau afin que le niveau de lait corresponde bien à la limite tracé par la grand, il urine dans la bouteille au-dessus du panier du chien.


Résistance bien sûr face à cette famille qui le traite comme un étranger ; mais plus subtilement ces gestes, qui deviennent une véritable attitude, ont quelque chose d'une résistance plus politique (socialement parlant). Peu importe les interdits et les conventions, l'enfant n'hésite pas à à se servir et pour lui le droit de propriété (auquel tiennent tant sa nouvelle famille bourgeoise) n'a pas lieu d'être.


Des gestes de résistance pasoliniens, des lamentations jusqu'au personnage de la trilogie de Bill Douglas, il est possible de saisir que les corps sont traversés par des survivances : formes et énergies inconscientes qui traversent les âges. Mais toujours le geste véritable est libre, en cela qu'il est malgré tout rupture. Ces gestes deviennent alors des comportements, des attitudes de résistance, attitude  du vagabond ou bien de l'enfant qui se révolte en silence. Gestes qui paraissent quotidiens mais qui sont en fait chargés d'un sens politique.

vendredi 30 mai 2014

L'empreinte ; Corps, deuxième partie


« Ce qui est sensible à Lascaux, ce qui nous touche, est ce qui bouge. Un sentiment de danse de l’esprit nous soulève devant ces œuvres où, sans routine, la beauté émane de mouvements fiévreux : ce qui s’impose à nous devant elles est la libre communication de l’être et du monde qui l’entoure, l’homme s’y délivre en s’accordant avec ce monde dont il découvre la richesse. »



Si les mots que prononce Bataille dans Lascaux ou la naissance de l'art sont si bouleversants, c'est sans doute parce qu'ils rendent compte d'une fascination étrange : les empreintes des mains laissées par des homo sapiens, 18 000 ans av. J.C, sont à la fois des traces, et donc lieux où les frontières du temps sont floues et qui dansent dit Bataille: "ce qui nous touche, c'est ce qui bouge". L'empreinte c'est une image "qui bouge" : elle vient du passé et surgit en un éclair dans le présent, elle est à la fois distincte et pourtant en mouvement, elle surgit et s'échappe. Comme Bataille l'avait appréhendé, d'un regard enfin, l'empreinte laissée par le corps est une image vraie du passé, image-mémoire et corporelle, image pulsative surtout car toujours bel et bien vivant paradoxalement. L'empreinte est imprégnation d'une forme dans une matière plastique ou sur un support. Elle fait du corps l'outil de la représentation, ce dernier se fait pinceau mais aussi sujet de la représentation car sa propre empreinte devient objet à contemplation ; elle est créatrice du sujet et elle est le sujet. Mais elle est autre. Au-delà de cet aspect visuel se dissimule une histoire car elle est la trace d'une présence humaine. L'empreinte n'est pas précise, c'est une trace, elle ne fait qu'évoquer, suggérer le corps. 



L'empreinte se fait vestige, court instant extrait de la linéarité de la vie d'un corps imprégné dans la matière. Cette empreinte de pas humain sur la lune et ces empreintes de mains préhistoriques sont traces du passage de l'homme dans un milieu. L'empreinte est ce qui reste de l'homme alors que lui-même n'est plus présent, elle est souvenir de sa présence et donc vestige. Alors que ce passage humain et son existence sont éphémères, l'empreinte de son passage, elle, est immortelle, résistante au passage du temps. Face à une existence vouée à une fin inhérente, l'empreinte apparaît comme éternelle et défiante : les empreintes préhistoriques en sont l'incarnation même car elles ont su affronter les milliers d'années qui se sont écoulées entre le moment de leur réalisation et le moment présent. L'empreinte défie le temps, elle lui résiste en s'infiltrant, en s'incrustant dans la matière et la fige à jamais de telle sorte que les années ne lui portent jamais atteinte. 



L'empreinte est impression dans la matière mais dépasse la simple imitation de la forme corporelle, elle en est l'évocation, la suggestion. Contrairement à une représentation « classique » du corps, l'empreinte ne fait que l'évoquer en exposant sa forme, sa silhouette et ses courbes. Les Anthropométries de Klein représentent cette « rencontre de l'épiderme humain avec le grain de la toile » (Catherine Millet). Le corps est réduit à une empreinte, une trace qui donne à voir l'immédiateté du contact humain avec la matière sans aucun détail. Et c'est sans doute avec ces formes bleues d'Yves Klein que l'on touche à l'aspect le plus fascinant de l'empreinte : elle est toujours en mouvement. Car les corps traînés sur la toile des modèles féminins d'Yves Klein ou tout simplement posés sur la toile de manière verticale sont toujours danses et mouvements : danse étrange et rituelle d'une part lorsque les femmes se traînent les unes les autres, danse intime lorsque le modèle se pose doucement sur la toile qui s'imprègne de ces formes. L'empreinte devient alors une image sillage : les traces plus ou moins claires ou foncées, denses ou à peine visibles des Anthropométries de Klein sont autant de traces du corps en mouvement dont il est difficile de garder une trace distincte. C'est là le bouleversement qui se produit face aux empreintes bleues de Klein : l'empreinte n'est plus trace fixe et morte mais bien trace fuyante d'un corps dont on ne peut capter la vie qu'en acceptant son caractère mouvant et forcément insaisissable, comme l'est toujours une suggestion.




L'empreinte est mystique car le regard que l'on porte sur elle la dote d'une aura particulière, l'élevant à un statut presque irrationnel.  « Ils prirent donc le corps et le lièrent de linges, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs » (Jean 19, 40) : selon la tradition biblique, le Saint Suaire serait le linge dans lequel Joseph d'Arimathie et Nicomède auraient enveloppé le corps de Jésus descendu de la croix. On croyait ainsi que l'empreinte était celle du visage du Christ et les croyants ont longtemps fait de cet objet une relique sainte. Si ce linceul possède une telle aura mystique, c'est parce qu'on le voit comme un matériau ayant été en contact avec une présence, un corps, à savoir celui du Christ martyr. Ce n'est pas l'empreinte en elle-même que l'on considère mais celui dont elle est la trace.
Le masque mortuaire de l'Inconnue de la Seine serait, si l'on en croit la légende, le moulage réalisé au XIXe siècle par un employé de la morgue du cadavre d'une jeune femme noyée dans la Seine. Saisi par sa beauté, l'homme aurait réalisé ce moulage pour conserver l'empreinte de ces traits, garder une trace de ce visage avant qu'il ne se consume. Ce qui est frappant lorsque l'on observe ce masque mortuaire, c'est le sourire qui se dessine sur le visage de cette jeune femme que l'empreinte a immortalisé. S'il y a lieu de s'étonner, c'est parce qu'il semble invraisemblable qu'une femme en train de se noyer puisse sourire ainsi. Le moulage a figé dans le plâtre ce passage furtif entre la vie et la mort et donne lieu à différentes spéculations : ce sourire pourrait symboliser le bonheur face à ce passage dans l'au-delà, dans un ailleurs immatériel que l'empreinte a matérialisé. 

dimanche 18 mai 2014

Les stigmates de la peinture, reflets d'une vie maudite

Une oeuvre d'art est un fragment de la vie de l'artiste resté vivant et ancré sur la toile alors même que celui-ci n'est plus de ce monde. Elle est la représentation, plus encore l'incarnation d'un court instant de la vie passée de l'artiste qui restera à jamais présente sur la toile, une part de sa vie ancrée dans une matérialité et immatérielle, sensible et imperceptible, la maintenant en vie éternellement.


A travers cette immortalisation, on décèle les stigmates d'une vie « maudite ». Les « stigmates » les cicatrices, les marques laissées sur un corps par une blessure. Chez les peintres, ces stigmates sont les marques de cette vie maudite qu'ils ont laissé transparaître dans leurs œuvres. Elles sont le reflet d'une intériorité marquée par une grande douleur, une grande peine et parfois par la folie. Telle la figure du Christ qui porte les stigmates de sa crucifixion, des péchés qu'il a pris aux hommes, le peintre porte les stigmates d'une vie de souffrance artistique que ses œuvres laissent transparaître. 

Philippe de Champaigne, Le Christ mort couché sur son linceul


Si ces stigmates sont présents, c'est parce que l’œuvre est le reflet d'un fragment de la vie maudite du peintre. Ces fragments de vie se trouvent partout dans l’œuvre, dans la moindre petite touche, dans la moindre variation de tonalité et dans la moindre déviance du pinceau. Tout est le fruit de la main travailleuse et géniale de l'artiste mais aussi d'une main guidée par les soubresauts involontaires de son âme. Sa main répond à la fois de sa raison mais aussi de son inconscient. Lorsque, inconsciemment, il est ramené à la condition de sa vie maudite, sa main est guidée par cette souffrance artistique qui le tiraille et c'est à ce moment que ces stigmates se dessinent et restent à jamais ancrés sur la toile.



Dans son Portrait de l'artiste, Van Gogh laisse transparaître une certaine souffrance à travers son regard, un regard qui semble être le reflet d'une âme à la fois vide et tourmentée. Chaque trait de pinceau, chaque touche de couleur contient un fragment de cette vie maudite. Les touches de couleur constituant l'arrière-plan ne sont pas orientées dans le même sens mais dans des directions différentes et opposées, engendrant ainsi un sentiment de confusion. S'ajoute à cela la teinte orangée des cheveux et de la barbe du peintre en contraste avec le bleu de l'arrière-plan, les touches allant également dans des sens opposés. La composition n'est pas géométrique et symétrique mais dissymétrique de par le contraste coloré et l'opposition des touches, l'artiste semble être aspiré par cet arrière-plan tourbillonnant, symbole d'une folie dans laquelle il se trouve plongé et l'emportant avec elle dans une profondeur abyssale de laquelle il ne reviendra plus.

                                                                             Van Gogh, Portrait de l'artiste


L’œuvre d'art se fait catharsis, elle est le moyen pour l'artiste d'évacuer ses souffrances et de les représenter sur la toile à travers ces stigmates, ces plaies ouvertes, béantes qui font saigner la peinture et la font parler. Van Gogh était un marginal que la folie a poussé à l'automutilation et au suicide, l'art de Schiele était incompris de son époque et son succès ne s'est fait qu'après sa mort. Toutes ces souffrances se retrouvent dans les tableaux comme on pourrait les retrouver dans l'autobiographie d'un écrivain, elles apparaissent comme des stigmates mais ne se présentent pas comme stigmates, il faut les déceler à travers le mystère que l'artiste a laissé dans sa toile, ou plutôt il faut les ressentir car ce que l'artiste donne à voir n'est pas symbole mais sentiment, expression de la souffrance et du délire à travers le trou laissé par ces cicatrices qui saignent encore. 


Dans l'Autoportrait de Bacon, ces stigmates apparaissent d'une manière différente. La touche est bien plus lisse que dans le portrait de Van Gogh et les couleurs plus uniformes. Le peintre tend davantage vers l'abstraction avec ce visage déformé, contorsionné comme marqué par la douleur, une torture intérieure venant porter atteinte à la figuration. La multiplicité de courbes divergentes est encore une fois un moyen pour l'artiste de créer le trouble dans son œuvre. Ce nez déformé, cette bouche contorsionnée, ces joues et ce menton informes sont les stigmates d'une souffrance que seul l'art peut exprimer. Les couleurs marquent aussi cette déformation par leur pluralité et leur contraste, les parties bleues s'opposant aux parties orangées ainsi qu'aux parties blanches. Le côté droit du visage est brouillé, les traits sont effacés par les différentes teintes qui se mélangent et se confondent les unes dans les autres. L'arrière-plan d'un noir granuleux donne l'impression que le peintre sort des ténèbres, il apparaît tel un fantôme, mais un fantôme dont la souffrance semble bien réelle.

Bacon, Autoportrait

jeudi 15 mai 2014

Visages ; Corps, première partie

J'entame ici une série d'articles consacrée aux Corps. Cette première partie est un portrait collectif, consacré aux visages qui constituent de véritables constellations :


« Dans la photographie, la valeur d'exposition se met à repousser sur toute la ligne la valeur cultuelle. Mais celle-ci ne cède pas sans résistance. Elle dispose d'un dernier retranchement : le visage »


Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie

 ill. 1 et 2

Le visage du nouveau né paraît si fragile, en train de se déployer alors que celui du vieillard se referme sur lui-même. Dans les deux cas il s'agit d'origines, ou plutôt de racines : que ce soit chez le nouveau vivant ou chez le mourant, le visage est image des rizhomes des visages, c'est à dire lignes et creux, formes organiques qui se donnent à voir et qui apparaissent dénudés devant nous. Les photos de Philippe Bazin m'apparaissent comme des visages de résistance : le cadre serré impose un face à face et nous force à les regarder de près, non pas comme des images mises à distance, mais bel et bien comme des présences. Car la proximité instauré par le photographe nous impose de regarder ces visages naissants et mourants dans leur drame formel : le visage est ce qui s'ouvre et se ferme, ouvre et couvre le temps ; le visage c'est ce qui prend forme. Je parle de résistance car ces photos ont été prises par Philippe Bazin alors qu'il préparait encore sa thèse de médecine : elles ont été prises dans les lieux inhumaines que sont les hôpitaux ou les maisons de retraite. En prenant en photo ces visages et en les dressant face à nous, Philippe Bazin rétablit l'humanité de ces visages perdus dans l'uniformisation et la déshumanisation du monde médical. Le visage du vieillard, bien que reflet d'un temps qui va vers sa fin, semble résister, se manifester encore, être présent, encore. C'est alors que la face du nouveau né, entre informe et forme, est très proche de celle du mourant.


Résistance formelle car étrangeté (ce face à face qui crée un malaise), résistance enfin car ces visages n'ont pas de noms, ces visages sont à la fois uniques et pourtant inconnus. Ils constituent une manifestation de l'espèce humaine, des temps qui la traverse et la façonne.

ill. 3, 4 et 5

August Sander photographiait toute la société, toutes les couches sociales : les travailleurs, les bourgeois, les artistes, les fous, les vieux, les enfants etc... Son approche est pleine de simplicité, d'humilité : il s'agit de faire le portrait de la personne dans son environnement, les personnes étaient photographiées avec leur attributs (ustensiles, vêtements de travail). Mais il y a chez les visages d'August Sander un décalage : une étrangeté comme chez ce visage de l'artiste Heinrich Horle (ill.3). J'y vois une ambivalence frappante : à la fois le visage est « normal », à la fois il semble qu'il soit autre. Etrange paradoxe qui s'explique en partie par le menton proéminent et ce crâne disproportionné ; mais je pense également que cette étrangeté est due à cet aura dont parle Benjamin dans Petite Histoire de la photographie : alors que dans la photographie, du fait de sa reproductibilité, la valeur cultuelle aurait dû disparaître totalement, il subsiste cette zone de résistance, cet extraordinaire visage. Je m'en tiendrais à une lecture humble de Benjamin : ce dont il parle c'est de ce visage si ordinaire que photographie Sander, si ordinaire et pourtant si étrange. Reproductible elle aussi, la photographie d'August Sander présente donc ces visages comme les derniers réceptacles de l'aura. Loin de moi l'idée de développer la définition de l'aura, cet « étrange tissu d'espace et de temps : l'apparition unique d'un lointain, aussi proche soit-il » comme le dit Benjamin mais de saisir ce qui s'impose là, dans ces visages qui font un trou dans l'image reproductible qui se dressent devant nous comme faces familières mais aussi étrangères. C'est alors que je pense à Pasolini : lui qui allait dans les banlieues pauvres de Rome trouver ses acteurs, lui qui fit des paysans africains les personnages principaux de Carnet de Notes pour une Orestie (ill.5) visages porteurs des formes « antiques » en voie de disparaître. Dans tous ses films Pasolini use allégrement du gros plan sur les visages : ceux des gamins sales de Rome, des prostitués, des victimes de l'Histoire et du néo-capitalisme dans La Rabbia mais aussi des apôtres dans L'Evangile selon Mathieu. A chaque fois Pasolini donne à voir ces visages comme les derniers vestiges d'une Italie antique, innocente, pas encore défigurée par l'uniformisation de la culture néo-capitaliste. Filmer ces visages, ces sans-noms c'est dresser un portrait collectif de résistance, poétique (quel beauté troublante que celle des visages humbles des travailleurs pauvres de l'Italie des années 60) mais aussi politique, car ces visages sont pures, dénués de toute récupération et de toute perversion néo-capitaliste.


Je suis toujours ému par la simplicité des visages que présentent Pasolini ou Sander : humbles, portant avec eux toute l'innocence de l'inconnu et de l'ordinaire. Si le visage est un lieu de résistance c'est d'abord parce qu'il nous résiste (il se refuse à la connaissance, il nous échappe) mais surtout, particulièrement chez Pasolini, car les visages des sans-noms sont les derniers lieux de résistance face aux images et aux corps uniformisés, sur-exposés (dans les magazines, à la télévision, sur les affiches de publicité).

ill.6 et 7


Ces visages surgissent alors du réel, mettent à mal les frontières. Car ces visages d'acteurs non-professionnels choisis par Pasolini portent sur leur face une innocence (culturelle) qui nous impose un face à face, encore. Mais celui-ci est poétique : le visage du Christ (ill.6), interprété par un simple étudiant espagnol Enrique Irazoqui, est si beau, si doux et si simple, figure d'un christ communiste. Si doux ce visage de Joseph, pauvre travailleur silencieux, si doux ce visage de l'ange Gabriel (ill.7), jeune fille au visage qui semble sorti d'une fresque florentine. Et c'est là que s'ouvre une brèche dans la réalité : Pasolini en a fait des anges, par son regard bienveillant et amoureux. 

ill.8 et 9


Je pense alors à ce visage qui surgit de manière si subtile mais néanmoins frappante de la jeune fille dans La Dolce Vita de Fellini, lorsque Marcello à la terrasse d'un café au bord de la plage demande à cette serveuse de se mettre de profil et remarque : « on dirait un de ces angelots des églises ombriennes » (ill.8) frappé par la réalité enchantée et poétique qui émane de ce visage devenue peinture. Il crée un décalage poétique et formelle, et devient visage sacré. Sacré car c'est alors que les visages figés des peintures italiennes (ill.9) se déploient dans le visage de la jeune fille de La Dolce Vita. Sacré enfin car c'est dans ce visage que se réfugie cette poésie inexplicable, l'aura dont parle Benjamin, comme dans ces visages filmés par Pasolini, photographiés par August Sander et Philippe Bazin. Visages de résistance formelle et politique : c'est dans ces faces de sans-noms que se niche la plus belle part du réel bouleversé. 

vendredi 2 mai 2014

parler-voir


Il en est des images comme des larmes d'enfants. Elles coulent lentement, très lentement, presque imperceptiblement, des yeux jusqu'au coin des lèvres, sans qu'on ne comprenne vraiment comment elle est arrivée là si vite. Du coin de l'œil jusqu'au coin des lèvres ; de la vision à l'expression. La parole est en arts une seconde vie, un recyclage, une renaissance dans un monde tout autre. La parole accolée à l'art est une tentative désespérée pour se rattacher à un monde connu et reconnu, un monde que l'on croit être fixe, sécurisant et le mieux maîtrisé : celui du langage. Peur certaine. C'est elle qui amène à s'y réfugier. Frayeur d'un monde abyssal dans lequel je pourrais me perdre. Surtout jamais, ne jamais s'y laisser tomber. Le langage forme une barrière de sécurité, un bouclier en titane : par des mots associés à l'image, je fixe. J'ex-plique, je déploie, je déplie. Je tente, après le vertige qu'elle suscite en moi, de fouiller l'image pour en faire sortir le mystère. Comme on tente d'extirper au magicien sa ruse pour s'assurer que rien de magique ne subsiste, que tout est en notre contrôle. Une violence facile et xénophobique. Ce flux qui dans ma tête et ne cesse jamais de murmurer est celui d'un doux tyran aux visées expansionnistes, qui espère sous son commandement ramener toute chose. Ce flux démarche sans cesse pour faire couler les images vers son royaume discursif. La larme coule vers le coin des lèvres, happée par une force tyrannique.

Les images, au moins à partir de la peinture médiévale, ont été contraintes de se faire littérature, discours. Ce que l'on appelle les "quatre sens de l'Ecriture" les a mutilées en ce qu'elles ne sont pas, leur donnant pour objectif d'atteindre l'essence des choses - oui - mais par des moyens analogues aux écritures bibliques, par une rhétorique de l'image faite mots. Ainsi le pont entre l'image et le discours était des plus simples : il suffisait de "traduire", faire passer d'une langue à une autre. Or, traduire des images revient à les trahir, puisqu'en les changeant en mots on en fait autre chose que ce qu'elles sont.

vitrail de la cathédrale de Chartres


Les images sont apparitions. Qu'elles soient forme colorée, sonorité, situation, elles sont des lucioles qui, le temps d'un instant, hors d'un temps qui paraît une éternité, scintillent dans la nuit, prêtes à éblouir. Une telle apparition n'a pas besoin de mots. Elle vit et meurt en apparaître, et les traces qu'elle laisse sont celles d'une vision. Forte de son éclat, l'image résiste au langage qui est pour elle nuit et obscurité, et qui tend à l'engloutir. Puissance d'une lueur qui ne ment pas. Face à elle, au coeur de mon esprit, cette voix qui résonne dans ma tête, qui, en continu, fournit le matériau nécessaire à ma pensée, les rencontres empiriques de chaque seconde. La pensée foisonne, elle perpétue des schémas, élevant tout autour d'elle-même le bloc de marbre qui la fera prisonnière. Ce qu'elle frôle, elle le fournit d'attributs, de statuts à la visée universelle. Et pourtant, lorsque l'image est belle, lorsque l'image est sincère, autonome et pure, elle lui résiste. Observez un motif, une forme, une couleur: elle résiste, ce serait-ce qu'une seconde, au tourbillon des mots. Elle reste à nos yeux sourde et muette. Elle se montre, ne serait-ce qu'une seconde, sans voile : pure apparaître. 

Sans titre, Jackson Pollock

Nous devrions nous présenter devant l'image comme entrant dans un lieu sacré. Non qu'elle doive être source d'idolâtrie, mais en tant qu'elle est ouverture sur une région de dissemblable. Offrande au monde de la main de l'homme, ou révélation impromptue d'un regard, l'image éclatante est porteuse d'un écart. Elle est autre et étrangère puisqu'elle contient en son sein un mystère, une part de l'humanité qui autrefois a été perdue. L'image nous est inconnue puisqu'elle montre quelque chose de nous que nous avons oublié. En cela, elle est écart. Elle tient entre ses mains et présente un vide, une aire vacante à cheval entre notre monde et le sien. L'étendue de ce vide varie certes entre les âges, mais qu'importe, il existe : même la peinture la plus figurative ne peut faire oublier qu'elle est peinture... mais à la fois réelle pourtant. Un entre deux. Un écart. Pour cela au moins elle impose un respect qui se mue en silence. Rien ne doit être dit qui pourrait briser l'équilibre qui y réside. Un seul "c'est" et l'écart serait nié, le charme rompu, et l'image en serait asservie au langage.
Peur certaine. C'est bien la peur qui conduit à cette trahison. Parler d'art est une chose, le penser et le vivre par les mots en est une autre. La première rencontre est celle d'une séduction, d'un regard échangé en biais entre deux amants. Nier l'écart par les mots, c'est faire preuve d'une peur du pouvoir de l'image. Une fois faite illustration du langage parlé, on ne risque plus rien d'elle. C'est sûrement la crainte d'une trop grande indépendance de l'image qui en fait arriver là. Et pourtant elle est toujours des nôtres. "L'art pour l'art" n'est rien de moins qu'un serpent qui se mord la queue, une lubie qu'il n'est aucune raison de craindre. Car évidemment, l'image dit quelque chose, évidemment, elle fait ressentir, elle choque, elle brûle. Sans cela nous nous ne attarderions pas face à elle. Seulement voilà, elle le fait de sa manière toute particulière, avec son propre langage, qui n'est pas mots mais images.

L'homme sait parler la langue des images, il l'a toujours su, mais il l'a oublié. C'est un désapprentissage qu'il lui faut pour renouer avec cet idiome ancestral qu'est celui des images. Puisque toute traduction serait trahison, puisqu'il nous faut faire perdurer les images dans ce monde qui est le leur, nous devons vivre le rêve d'une image-imagée, d'une rencontre purement sensible. Courage de repousser les mots jusqu'à ce qu'ils disparaissent, de plonger sans harnais au royaume du sensible, où tout n'est que forme et couleur, où l'image exprime plutôt qu'illustre. Je rêve d'un monde où l'art serait silencieux, fort de sa sincère nudité. Je rêve d'un monde où les images seraient larmes ne coulant plus, qui perdureraient toujours au coin de l'œil, organe de cet autre langue maternelle. 

Skyspace, James Turrell